“Ni Le Pen, Ni Macron !” ? Ni refus, ni révolution…

J’ai souvent tendance, et c’est d’ailleurs peut-être là que j’ai tort, à prendre les slogans principaux d’une manifestation – ou d’un mouvement – comme une sorte de baromètre des idées qui y règnent, qui y sont les plus représentées. J’ai tendance à croire, et peut-être que là aussi j’ai tort, qu’un discours clair et sans ambiguïté est une condition nécessaire pour que les actions qui suivent ce discours permettent d’arriver le plus simplement et le plus rapidement à une concrétisation des pensées qui sous-tendaient ledit discours.

Ces dernières semaines, les manifestations – pour certaines assorties d’actions de sabotage qui font plaisir à voir, un peu comme un bon film avec de belles cascades – ont été nombreuses, et on a pu y entendre des choses qui me laissent plutôt pessimiste quant à la possibilité d’un avenir anti-électoraliste. Ainsi donc, dès le soir du premier tour (d’aucuns diront que rien que cela, coller à l’agenda étatique, montre à quel point nous sommes pour le moment incapables de faire autre chose que réagir, que nous sommes incapables de poser nos conditions), les slogans les plus entendus, les plus repris, n’étaient pas contre les élections en tant que système-clé de la représentation, mais contre les deux candidats qui se retrouvaient propulsés au second tour. “Ni Le Pen, Ni Macron !” donc. Accompagné de différentes suites, parmi lesquelles “Ni patrie, ni patron” et d’autres, plus glissantes encore, à coups de “Ni banquier” ou de “Ni finance”. Et ce n’est à mon avis pas un hasard si les grands journaux se sont empressés de reprendre ce “Ni Le Pen, ni Macron” dans leurs titres. Ce slogan en effet est parfaitement inoffensif. Il ne remet rien d’autre en question que le nom ou la nature des candidats arrivés au second tour. Et cela semble parfaitement convenir aux divers journaux qui ont alors pu faire passer les diverses manifs récentes sur ce qu’elles ne devraient surtout pas être : quelque chose qui reste, au moins dans le discours, dans le cadre autorisé. On peut critiquer les deux candidats finaux. On peut même critiquer tous les candidats proposés au premier tour, en disant “Je ne me retrouve dans aucun des candidats proposés” comme ça a pu être entendu de la part de personnes plus ou moins masquées. On peut parler de leurs fonctions précédentes, des casseroles qu’ils et elles traînent bruyamment, de leurs amitiés ou alliances douteuses. Mais on ne saurait accepter une critique qui gratte la couche “people” pour s’attaquer à ce qu’il y a en-dessous : la représentation, la démocratie, l’autorité, le contrôle de nos vies, l’obligation de faire ceci, cela, toutes ces choses étant validées à la fois par celles et ceux qui vont glisser un bulletin dans l’urne, mais aussi par celles et ceux qui fustigent des noms.

“Quel est le problème à reprendre des noms dans un “Ni […] ni […] !” puisque ce sont ces noms qui se sont retrouvés au second tour ?” me demandera-t-on. Ce slogan laisse entendre qu’un candidat ou une candidate aurait pu se retrouver au second tour sans faire partie de ce “Ni […] ni […] !”. Mais encore une fois, le problème n’est-il pas plutôt que l’un de ces candidats, quels qu’ils soient, soit appelé à nous gouverner ? Et avec lui ou elle, toute une palanquée de ministres, de députés, de maires, de préfets, de conseillés régionaux, de juges, de procureurs, de flics, de patrons, etc. La liste complète prendrait des pages entières, et j’en oublierais certainement encore.

Un autre problème de ce slogan, qui est sûrement aussi une des raisons pour lesquels il a été aussi largement lancé et repris, est que n’importe qui, à part évidemment les fans hallucinés de l’un ou l’autre des deux candidats, peut s’y retrouver. C’est bien confortable, ça créée comme d’habitude un consensus mou et ça évite de montrer des ruptures trop flagrantes. On s’est ainsi retrouvés, à peu près partout, à manifester sauvagement (ou à patienter sauvagement sur des places), aux côtés de porte-drapeaux (ou de planches à stickers, c’est selon) qui étaient simplement déçus que leur idole ne soit pas au second tour, et peut-être même, qui sait, aux côtés de gens qui, au premier Mai ou à l’occasion de précédentes manifestations nous insultaient ou nous tapaient dessus parce que nous ne voulions pas de leurs défilés en rangs bien sages. Et conséquemment à cela, un discours qu’on pourrait qualifier de radical, révolutionnaire éventuellement, s’est retrouvé noyé au milieu de discours fustigeant la finance, le fascisme[1], etc. Si une Arthaud, un Poutou, ou pire, un Mélenchon[2] s’était retrouvé propulsé au second tour, je laisse au lecteur le soin d’imaginer combien de personnes en moins seraient sorties dans la rue pour manifester “contre les élections”… Tout reste comme avant, et on continue de courir laborieusement après un ennemi qui avance plus vite que nous.

Cela nous amène au second point, qui est plus général. Suite à ces dernières manifestations, tout comme suite à celles de l’an dernier et à celles qui ont précédé, on a pu lire ici et là tout un tas de textes plus ou moins larmoyants parlant principalement de la violence de la répression, des coups, des divisions préventives de cortèges (parfois même allant jusqu’à dire que les cortèges en question n’étaient pas violents, comme si c’était un critère valide), etc.

Je suis le premier à me surprendre parfois à tenir ce genre de discours victimaire, à réussir à être encore étonné de la dégueulasserie dont les flics peuvent faire preuve. Mais je pense que partir dans cette direction ne peut nous mener à rien d’autre que l’abandon de nos idées et de nos combats par la peur que tous ces textes peuvent engendrer. Lorsque l’on tient un tel discours, à qui voulons-nous nous adresser ? Si c’est à nous-mêmes, je pense que ça valide ce que je viens de dire. Si c’est au “citoyen lambda”, pour lui montrer à quel point les policiers sont vilains, je pense qu’on peut arrêter de perdre notre temps : il n’y a qu’à voir les regards médusés et pleins d’incompréhension (ou pleins de vide, c’est selon…) chaque fois que nos manifestations croisent l’itinéraire de leurs après-midi shopping. Ou encore les encouragements auxquels on a droit depuis les fenêtres et balcons de la part de gens qui se satisfont de leurs dix minutes d’indignation avant de retourner s’affaler dans leur canapé.

Peut-être devrions-nous penser à agir pour nous-mêmes, et non pour faire de belles images devant les caméras de la télévision et les objectifs des photographes[3] ou pour apporter une bonne parole auprès de personnes qui n’en ont manifestement rien à cirer. Et ainsi, nous pourrons arrêter de pleurer sur la brutalité de la répression.

C’est un fait, même si cela ne date pas du printemps dernier comme certains politiciens de la contestation voudraient bien nous faire croire, tout ce qui sort du cadre établi se voit bien vite écrasé de manière extrêmement violente. Il s’agit d’une guerre psychologique : décourager, notamment les plus jeunes d’entre nous, pour nous enlever toute envie de recommencer. Je pense qu’il est important que l’on prenne cela en compte afin de sortir d’un schéma beaucoup trop vécu : rassemblement, manif sauvage de quelques minutes, dispersion violente avec son lot d’arrestations, rassemblement le cas échéant devant le commissariat, texte de compte-rendu larmoyant. Ce qui a pu éventuellement fonctionner quelques années semble aujourd’hui totalement dépassé par les stratégies de contrôle des foules de l’État. Je ne vois pas comment, à part à adhérer à la stratégie de l’échec, on pourra se passer d’une réflexion collective nécessaire sur la possibilité de continuer à occuper la rue, tout en gardant à l’esprit que quelque soit ce qui en ressortira, cela ne nous donnera encore qu’un court répit tant que l’on n’aura pas la possibilité de nous attaquer à la totalité (l’aura t-on jamais… ?).

Enfin, n’oublions une chose importante : en même temps que les politiciens tout court transforment leurs partis en “mouvements”, les politiciens de la contestation partent se cacher derrière des collectifs. Pourtant, seules les apparences changent. Les idées et les ambitions, elles, restent les mêmes.


  • 1. Je ne prétends pas que le fascisme n’est pas un danger, mais parler du fascisme comme DU grand danger, tout comme parler de la finance comme DU grand danger, c’est ne considérer qu’une facette de la domination étatique ou du capitalisme et laisser croire que les autres (par exemple respectivement les entreprises qu’on ne relierait pas spontanément à “la finance” et la démocratie) sont acceptables. Pour rappel, et pour ne citer qu’un exemple parmi tout un tas d’autres, la guerre d’Algérie et les événement qui ont eu lieu autour ne se sont pas déroulés sous un régime correspondant aux caractéristiques du fascisme, mais bien sous une démocratie. Plus récemment, le traitement infâme réservé aux personnes qui n’ont pas les bons papiers n’est pas le fait d’un régime fasciste, mais bien celui d’une démocratie. Un régime n’a pas besoin d’être fasciste pour mériter notre dégoût, et il n’y a bien que les démocrates patentés pour tenter de nous convaincre du contraire.

  • 2. Pire, car un nationalisme de gauche reste un nationalisme et qu’à travers un discours progressiste et prétendument révolutionnaire (par les urnes), ce triste personnage a réussi à instiller tout un tas de trucs dégueulasses à un électorat composé en partie de personnes politiquement confuses. Si un tel personnage se retrouvait au second tour d’une élection présidentielle, il est fort à parier qu’on n’entendrait pas les habituels fustigateurs du fascisme crier cette fois-ci au démocratisme.

  • 3. Petite pensée pour les stars en herbe qui prennent la pose devant les banderoles de tête dès qu’elles voient un troupeau de journalistes…

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